Le camion du glacier, la baraque à vendre beaucoup-trop-cher-même-si-elle-a-du-cachet, la plage parfaite pour les barbecues, les coups de soleil et les tournois de pétanque, les voiliers au mouillage spécial post Instagram… Le Pérello est le spot préféré de beaucoup de vacanciers.

C’est d’ailleurs celui de Michel, l’homme-sirène. Bien avant l’installation du camping du Talud, il venait déjà avec ses grands-parents faire des mots-croisés sur le sable blond. Il y a ses habitudes : les rochers avec vue sur Groix, le feu d’artifice de Ploemeur le 15 août, les sardines sous le ciel étoilé et les paquets de Bounty laissés par les plagistes.

Normalement, il ne sort que la nuit, quand les campeurs ont déserté. Mais cette année, à cause du covid, de l’appli tik-tok et de Darmanin au gouvernement, Michel a un peu les boules et il a envie de changement. Il testerait bien le monde d’après lui aussi. Alors, un matin, il étale sa serviette imprimée New York sur le sable, dans un recoin de la plage. Les yeux rivés sur l’horizon rayonnant, Michel lisse distraitement sa barbe, qui fleure bon la marée. Il étire avec jouissance sa queue de baleineau californien, puis se sert un Brastis, qu’il s’apprête à boire à la fraîche.

Quand soudain, un bruit agaçant vient troubler sa quiétude. Un parasite rôde derrière les rochers. Bruyant, malodorant et hirsute… Horreur, c’est un enfant. Prudemment, Michel roule sa serviette, son verre entre les dents, et plonge dans les eaux salées. Trop tard. L’intrus l’a repéré et d’une voix étonnamment stridente, il hurle : « Un énoooorme poisson !! » Un attroupement se forme, des regards inquiets scrutent l’horizon, les esprits se remémorent un bon vieux classique de la fin des années 1970, à base de fait divers à grandes dents.

Michel a merdé. Morbleu. Fini la vue sur Groix et les mots-croisés.  L’homme-sirène est obligé de se planquer au fond de la mer pour toujours. A moins que… Une légende sous-marine raconte qu’une autre plage, plus belle, plus sauvage, existe non loin de là.

Projeté en plein monde d’après, Michel doit s’adapter. Cette nouvelle plage est peut-être son dernier espoir. Le vacancier frustré donne de vigoureux coups de queue, longeant les rochers filant vers l’ouest. Il n’avait jamais osé aller aussi loin.

Progressivement l’eau s’éclaircit, le clapot s’apaise, le sable s’affine… et surtout, personne. Pas de nains survoltés. Pas de parasols. Aucune glacière à l’horizon. Michel déplie timidement sa serviette. Alors qu’il égoutte sa chevelure joliment visqueuse, Michel réalise : le monde d’après se passe désormais au Petit Pérello.

Texte publié le 6 août 2020 dans l’hebdo numérique Sorties de Secours.